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Les poings sur les I

Les poings sur les I

Billets et commentaires pleins de punch sur tout et n'importe quoi

Tranches de Lucchini

Tranches de Lucchini

J’ai bouffé du Lucchini. En bon journaliste autoproclamé, j’ai pas accès aux archives de l’INA. Du coup, la source, c’est youtube. Ce sera du Lucchini non exhaustif, et en tranches. De toute façon, ce type, c’est le bordel.

Je me dis que pour causer de Lucchini, je suis obligé de ne partir de rien pour aller nulle part. Marcher au fil de la plume, comme il fonctionne au fil de la pensée. Et c’est bien pour ça que le type est sublime. L’ancien garçon coiffeur devenu acteur est un torturé. Les divans, il connaît. Ceux des psychanalistes, mais aussi ceux de la petite lucarne. Chaque fois qu’il passe à la téloche (qu’il adore), c’est un évènement. Lucchini, c’est un type insupportable et formidable. Insaisissable. Un pédant modeste. Un oxymore sur pattes. Un vrai bordel. Du coup fallait un angle. Evidemment, j’en ai pas trouvé. Un angle pour causer d’un gars qui digresse dès qu’il ouvre la bouche, c’est pas simple. C’est le genre à partir dans des diatribes ahurissantes pour faire la promo d’un film. Pour l’évoquer, j’ai choisi de de me contenter de balancer quelques une de ses punchlines, avec commentaire, ou sans. Du Lucchini tranché. De toute façon, une bafouille sur ce type, même sans queue ni tête, bien qu’il rappelle souvent au PAF qu’il dispose d’une queue et d’une tête, ça ne peut se faire qu’en morceaux.

Lucchini, c’est devenu un bourge. Il y a cet extrait formidable, à l’île de Ré où il dit tout : « Moi j’ai la zonmé à l’île de Ré, je crache pas sur la pe-sou, je dis pas comme tous ces acteurs, « c’est bourgeois ignoble », eh ben t’en fais partie gros con ! Moi j’en fais partie. C’est pour ça que je vis avec une certaine inquiétude la progression de Besancenot (…) Si j’avais un amour absolu du prolétariat, j’irai à Palavas. » Bien plus tard, chez Pujadas, il ajoutera : « J’adorerais être de gauche. C’est un souhait. C’est tellement élevé comme vertu que j’y ai renoncé. C’est un gros boulot, c’est un dépassement de soi. C’est une attitude, une présence à l’autre. Faut être exceptionnel quand t’es de gauche. Quand t’es pas de gauche, tu peux être moyen. Quand t’es de gauche, c’est l’excellence. Le génie moral, le génie de l’entraide. C’est trop de boulot. Moi mon fond de commerce, ça a été de voir tout ce qui est petit et minable chez l’humain. Vous savez, Céline disait « Madame Bérange elle visait bas. Elle visait juste ».

La médiocrité des hommes, c’est un truc qui le titille. Qu’il regarde avec passion. Ses lectures ne l’ont pas aidé, de Flaubert à Céline. Il réitère chez Delahousse : « Les gens de gauche vous disent toujours, nous voulons une société harmonieuse. Non. Nous voulons vivre ensemble. Non. Cohabitons avec respect, pas de passion angélique. On s’aimera jamais. Laurent Delahousse, il a des courriers, souvent. Y’a des meufs qui lui envoient leur string. Vous n’aurez pas ça, vous êtes chez vous, pépère ». Chez lui, les relations humaines, c’est l’animosité, la jalousie. Le laid moyen. Jamais rien de vraiment ignoble. Toujours dans un entre deux, en eaux troubles, pas dans les bas fonds et encore plus loin de la lumière. Mais avec une pointe d’ironie pince sans rire qui manque à tellement d’autres. Lucchini, c’est la déprime brillante et drôle.

Chez Ruquier, il déclare « C’est mon côté Marxiste, j’aime bien Macron ». On ne sait pas bien si sa culture politique est inversement proportionnée à sa culture littéraire ou si, comme d’habitude, il se fout de la gueule du monde. On pencherait volontiers vers la seconde nommée de ces deux hypothèses.

Pas évident d’être une femme face à ce monstre sacré qui manie si divinement la langue de Molière. C’est un des rares types qui peut être au bord du harcèlement sexuel à l’antenne sans que personne ne s’en offusque. Tout le monde se marre. On ne le citera pas, ce ne sont pas ses meilleurs sorties. Mais c’est dingue comme on a un militantisme à géométrie variable. Il est en permanence sur la corde raide lorsque des dames se trouvent sur un plateau.

La littérature, c’est sa passion. Il en parle comme personne. Présentant le film « Gemma Bovery » sur France 2 face à Laurent Delahousse, il parle de Flaubert et de son œuvre phare, Madame Bovary, comme jamais auparavant. Le journaliste évoque le procès qu’a subi l’auteur à la parution de cet ouvrage et Lucchini de répondre: « Bah, c’est pas une touze, mais… Il y avait une scène hypersexuelle dans le fiacre, elle se faisait sauter de manière absolument démente ». Il conseille ensuite aux politiques, qui ne lisent pas selon lui, d’aborder la littérature par le film Gemma Bovery, comme ça ils vont voir « une meuf à tomber dans les me-po, parce que cette femme, c’est au-delà du sexe, au-delà du désir, c’est la libido incarnée en même temps que la grâce ».

C’est un type qui mélange les genres et les jargons avec un talent inégalé. Audiard faisait ça, mais dans un autre genre. Dans une même interview, il passe d’un language extrêmement soutenu à du verlan, voire des termes vulgos. Il a inventé une langue. Sa langue.

Concernant le couple, il a ses idées bien arrêtées. En 2007, il déclare à Mireille Dumas sur TV5 Monde : « Le problème dans le couple c’est que tout le monde est désexualisé. On va chez qui ? On va chez les Untel. Tu sais qu’il se passera rien » et d’ajouter « Un couple, c’est deux individus pas finis qui inventent un troisième individu qu’est le couple ». « Le couple c’est du boulot. Le désir 20 ans après comment ils se remontent dessus ? » « C’est un lieu minable ou grandiose(…) C’est un problème qui me fascine ». Il est incroyable, Lucchini, parce qu’il réhumanise nos lieux communs sacrés. Le couple, c’est un truc sacré. On ne peut pas dire que c’est minable ou grandiose, c’est toujours présenté comme une construction de tous les instants. Et les couples eux-mêmes sont forcés de bien présenter. C’est comme un resto, le couple. C’est un lieu dont on ne voit que ce qu’on veut bien nous montrer, mais derrière, en cuisine, c’est comme il le dit : « minable ou grandiose ». Ou les deux.

Lucchini, il est plutôt réac, assez sexiste, pas toujours très sympa, et un peu agaçant. Mais c’est un génie excessivement humain, difficilement détestable et absolument fascinant.

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