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Les poings sur les I

Les poings sur les I

Billets et commentaires pleins de punch sur tout et n'importe quoi

Une expérience

Une expérience

Retour égoïste sur une expérience de mon existence de petit bourgeois

Nous sommes en 2013-2014. Universitaire au parcours moyen et festif, comme les autres, qui bosse pour les partiels et dégueule occasionnellement le week end à cause de la binouze ou des shots hors de prix et ignobles avalés sans plaisir, je mets entre parenthèse mon existence confortable d’alcoolique mondain aux vélleités boboisantes pour autre chose. Un egotrip petit bourgeois, produit d’une société hyper individualisée qui impose au mâle dans sa peau boutonneuse que je suis de se prouver des choses. Virilisme exacerbé, désordre idéologique interne, injonctions contradictoires. Passer les cordes. Boxer. 5 mois d’entraînements, fin de la tise. Moins de potes, solitude de ces soirs pluvieux en rentrant de la salle, le nez coulant rouge. L’envie de vomir ses tripes après un coup au foie. Mais la solidarité des partenaires, les accolades après les beignes, le respect et toutes ces conneries clichées qui font si chaud au creux du bide et foutent du cœur au ventre. Et cette envie d’en découdre. Heures passées face aux sacs. Pattes d’ours. Coachs qui gueulent. Paternalisme rassurant. Roadwork. Le temps passé à cirer les bancs de la fac semble long. L’attente angoissée de la mise de gants du soir face à un type plus balèze rend l’écoute des théories sociologiques difficiles. Tout ça pour cette après midi de fin janvier. J’ai passé la pesée, sans encombre, 55 kilos 200. A 800 grammes de la limite. Je me demande si ça peut jouer. L’heure de mettre les bandes. Tenue trop grande, coquille à dix balles pour protéger mes précieuses couilles, minuscule symbole d’une masculinité que je vérifie aujourd’hui. J’ai le droit au fameux massage avec crème chauffante. Plutôt costaud. Ça secoue. Le vestiaire est petit, il y a du monde. Une bonne dizaine de combats prévus, le double de boxeurs. On se tape sur la tronche à la chaîne. Les douches sont plus vastes, c’est là que je m’échauffe. Shadow boxing. J’enfile les gants, ça se précise. Pattes d’ours, l'un des deux coachs s’en occupe. Un apôtre de la belle boxe. C’est pas pour moi, j’avance et je tape, je suis prêt pour ça. Le reste c’est pour les artistes. Trois fois que je vais pisser en dix minutes et que je vois le fonds de cet urinoir me mater dans les yeux. Ma bite me paraît minuscule, ridicule. Ratatinée de trouille. Je sue, je suis chaud, j’ai froid. Putain de courant d’air. C’est l’heure. Je rince le bout de mes doigts, j’ai pas enlevé les bandes. La boxe, c’est pas hypoallergénique. Encore deux trois mouvements, et c’est le moment. Je monte les escaliers. Mon adversaire est là. Un petit homme au nez aquilin, 33 ans, bien plus vieux que moi, j'en ai alors 22 depuis une semaine. Ça frappe les vieux. Son nom rime avec K-O. Beaux muscles bien noueux. Regard qui fout les jetons. Les vingt cinq mètres qui me séparent du ring sont longs. Il faut réprimer l’envie de se tirer dans l’autre sens. Sans cela, au moins trois piges de dépression. Tomber dans l’arène c’est moins grave. Mais ça fait plus mal. 4 marches, un mouvement de bassin pour se faufiler entre les cordes et ça y est. Je suis dans l’enceinte, avec l’autre type en face. On s’est serré la pince tout à l’heure, mais là, je crois bien qu’il m’en veut. Je suis un peu perdu. On gueule nos blases en tribune. Encouragements. On me met le casque, l’arbitre réprimande le coach qui m’a mis trop de vaseline. J’ai la face grasse et suintante. Je ne fais pas envie. En même temps, on s’en tape, ça fait des mois que je n’ai pas vu l’origine du monde. Je n’essaie même pas. En deux secondes, mon adversaire et moi nous touchons les gants, et retour à la niche. Le speaker déclare « nous passons à la catégorie senior ». Un juge répond « c’est bien de le préciser ». C’est un peu humiliant, on est tout petits, combat de nabots. Mais ça veut aussi dire qu’on va pouvoir taper plus fort que les boxeurs plus jeunes. Pas bon pour la trouille. « Boxe ». C’est parti. Il envoie sa droite de toutes ses forces. Garde bien haute, je me la prends dans les gants. Il cogne comme une mule, j’ai peur de morfler. Mais moi aussi. A peine remis, la mienne part. J’avance et je tape. Dans sa gueule, dans son bide, ou je vois de l’espace, ou j’en vois pas. Exit la technique. Il recule et tourne. Il est pas mauvais pour ça mais se protège mal. Ma garde est hermétique, et je n’ai que la marche avant. Le taf de course paye, j’ai un petit moteur. Je cogne, je fais mal, j’aime ça. Il recule, encaisse, est compté, repart. Je veux le flinguer. Le détruire. Le réduire en lambeaux de chair et de sang. Juste casser ce gusse sautillant qui a de la force et qui me fait mal. Plusieurs réprimandes de l’arbitre. Pas loin de la pénalité quand je frappe avec l’intérieur du poing. Je m’en tamponne, je continue. Je veux qu’il tombe, qu’il souffre. A deux secondes du gong de la fin du 1er round, quatre crochets, deux au corps, deux à la face. Le dernier est une droite. Plein œil. Il recule sous le choc. Un coéquipier gueule dans les tribunes. J’ai dominé le premier round. Je ne bite rien à ce que me raconte le coach, à part « il est mort en face ». De toute façon quand ça reprendra, j’avancerai et je cognerai tant que j’aurai de l’air dans les poumons, quitte à gerber. J’ai l’habitude. N’importe comment, dans la masse plus ou moins informe et mouvante devant. Les mains hautes pour pas le payer trop cher. Le reste, c’est des conneries. C’est reparti. Mon cœur n’est pas remis, je me dis que le sien non plus. Il se démerde mieux, encaisse moins, m’en colle quelques unes, mais est amoché. 1 min de frappe, l’arbitre impose un break. Le médecin monte, son œil est rouge et poché. Un beau coquard. On est chez les amateurs, c’est fini pour lui. Accolade. Au centre du ring, on lève mon bras. Je jubile à l’intérieur. Il me sourit, déçu mais sport. Un boxeur, un vrai, courageux, bon perdant, respectueux. Tout à l’heure il voulait me descendre, il n’a pas réussi, c’est le jeu. Je ne crois pas que je l’aurais aussi bien accepté.

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